Journée de la femme 2021. Portrait : Claire Gibault, une cheffe d'orchestre engagée

Par Caroline J. · Publié le 8 mars 2021 à 10h02 · Mis à jour le 8 mars 2021 à 11h10
À l'occasion de la journée internationale des droits des femmes ce 8 mars 2021, SortiraParis dresse le portrait de femmes inspirantes. Coup de projection sur Claire Gibault, l’une des rares femmes chefs d’orchestre françaises dont le nom résonne à l'international. Après avoir dirigé de nombreux orchestres à travers le monde, Claire a finalement décidé de créer le sien, le Paris Mozart Orchestra en 2011, avant de lancer en 2020, La Maestra, un concours international de cheffes d'orchestre.

Déterminée, courageuse, engagée et surtout passionnée. En 2021, Claire Gibault affiche toujours cette volonté de fer guidée par son amour pour la musique. Il faut dire que cette passion ne date pas d’hier. « La musique, c’était vraiment l’affaire de la famille ». Née en 1945 au Mans, Claire débute le solfège à l’âge de 4 ans dans la classe où son père enseigne au Conservatoire du Mans. « Mon père a été un excellent formateur. Nous étions quatre enfants, et chacun de nous jouait d’un instrument ».

Après l’apprentissage du solfège, Claire enchaîne avec le piano à 5 ans, puis le violon à 7 ans. Elle aurait pu continuer à jouer de cet instrument comme n’importe quel autre enfant, mais Claire voit plus loin, plus grand. C’est en intégrant l’orchestre des élèves du Conservatoire du Mans à l’âge de 13 ans que cette envie l’accapare pour ne plus jamais la lâcher : Claire Gibault sera cheffe d’orchestre. « Plusieurs choses m’attiraient dans ce métier. J’aimais beaucoup transmettre aux autres ma passion et ma joie. Il y avait un réel besoin de communiquer aux autres. J’avais également sans doute un tempérament très directif » admet-elle.

Claire Gibault, une cheffe d'orchestre engagée, les photosClaire Gibault, une cheffe d'orchestre engagée, les photosClaire Gibault, une cheffe d'orchestre engagée, les photosClaire Gibault, une cheffe d'orchestre engagée, les photos

« Ça a été un combat, mais certains hommes ont cru en moi et m’ont aidée à me former »

Malgré cette envie dévorante, tout n’était pas réglé comme du papier à musique. La cheffe d’orchestre s’est ainsi heurtée au plafond de verre d’un milieu trop masculin. « Chef d’orchestre est un métier qui cumule à la fois le pouvoir, dont les hommes sont très friands, mais aussi la gloire. Puis on gagne très bien sa vie quand ça marche bien, beaucoup plus que les musiciens d’orchestre » concède Claire. « Alors, c’est vrai, ça a été un combat, mais certains hommes ont cru en moi et m’ont aidée à me former, heureusement ». Parmi ces hommes, il y a Claudio Abbado, à qui elle a d’ailleurs dédié son livre « La musique à mains nues : itinéraire passionné d’une femme chef d’orchestre », paru en 2010.

Grâce à son talent et sa pugnacité, Claire gravit finalement un à un les échelons. Premier prix du Conservatoire du Mans, elle poursuit en intégrant le Conservatoire national supérieur de musique de Paris avant de décrocher le premier prix de direction d'orchestre en 1969. Cette année-là, elle partagera même la Une de France-Soir au côté d’un certain… Neil Armstrong. En 1976, elle accède au poste de directrice musicale de l’Orchestre de chambre de Chambéry. Puis, en 1995, c’est la consécration. La virtuose de la musique devient la première femme à diriger l’orchestre de La Scala, à Milan, pour la création de "La Station Thermale" de Fabio Vacchi. Par la suite, Claire dirigera d’autres programmations prestigieuses comme à la Philharmonie de Berlin en 1997, avec l'Opéra "Jacob Lenz" de Wolfgang Rihm. Mais son coup de baguette ne semble pas plaire à tout le monde, notamment en France où aucune responsabilité équivalente ne lui sera proposée. Pourquoi ? Parce qu'elle est une femme faisant carrière dans un milieu d'hommes.

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Création du Paris Mozart Orchestra pour « faire bouger les lignes sur les valeurs et sur l’économie de la culture »

Des années plus tard, celle qui a longtemps fait figure de pionnière dans le milieu, se retrouve encore confrontée à certains jugements venant de la gent masculine. « En 2010, je n’avais absolument pas envie de m’arrêter. Pourquoi ? Parce que j’ai ce désir et l’énergie de diriger. Je suis heureuse en dirigeant, c’est toute ma vie. Mais j’ai entendu des réflexions : certains directeurs (hommes) d’orchestre permanent m’ont demandée quand je comptais prendre ma retraite. Or, on ne le demande pas aux hommes qui dirigent jusqu’à parfois 90, voire 95 ans. Visiblement, ça semblait un peu incongru de ne pas être une grand-mère qui reste chez elle à son âge ».

Alors, Claire Gibault se rebiffe et décide de créer son propre orchestre, le Paris Mozart Orchestra, afin de « faire bouger les lignes sur les valeurs et sur l’économie de la culture » dit-elle. Aujourd’hui, cette formation d’une quarantaine de musiciens est bien plus qu’un simple orchestre. Claire dirige ses musiciens au diapason aussi bien dans des salles de concert prestigieuses que dans des maisons d’arrêt, des hôpitaux, des centres de mise à l’abri ou des cantines scolaires. « Ce qui me paraissait important c’est que ce soit un orchestre avec une lutte contre toutes les formes de discrimination, pas seulement la discrimination contre le sexisme, mais aussi contre le racisme, l’homophobie, l’orientation religieuse ou le handicap ».

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« On ne va pas attendre 50 ans pour atteindre la parité, donc il faut booster les choses »

Avec de tels engagements et de telles convictions, Claire Gibault n’a pas échappé au monde de la politique. Députée européenne sur la liste UDF en 2004 et membre de la commission de la Culture et de l'Éducation ainsi que de la commission du Droit des Femmes et de l'Égalité des Genres, la musicienne revient finalement à temps plein à son premier amour : la musique. Insatiable et passionnée, Claire Gibault lance en 2020 La Maestra, un concours international de chefs d’orchestre réservé aux femmes (ouverture des candidatures pour la seconde édition le 8 mars, ndlr). Une évidence pour la musicienne, lassée des commentaires parfois condescendants vis-à-vis des femmes dans ce genre de concours. « Il m’est arrivée à plusieurs reprises de me retrouver seule membre du jury lors d’un concours national de direction d’orchestre. Ce que j’ai pu entendre comme réflexion dans le jury était pour moi offensant et quelquefois vulgaire et déplacé. J’ai trouvé ça inadmissible ».

La virtuose a aussi beaucoup observé les statistiques. En France, on recense seulement 4 % de femmes chefs d'orchestre et 6% en Europe. Mais les choses tendent à évoluer. En 2020, deux femmes ont été nommées directrices d’un orchestre permanent, Débora Waldman à Avignon, puis Johanna Malangré, à la direction musicale de l'Orchestre de Picardie. « On doit être en train de passer de 4% à 5% de femmes chefs d’orchestre en France, plaisante Claire, mais on ne va pas attendre 50 ans pour atteindre la parité, donc il faut booster les choses ». Au final, 220 candidatures de 51 nationalités ont été déposées pour la première édition de La Maestra.

Aujourd’hui, Claire, dont la plus grande fierté reste l’adoption de ses enfants au Togo et la musique, n’a qu’un conseil à donner aux jeunes femmes qui souhaiteraient se lancer : créer leur propre ensemble, comme l’ont également fait Nathalie Stutzmann, Emmanuel Haïm et Laurence Equilbey. « Une fois la notoriété de l’ensemble acquise, on se retrouve invitée à diriger un orchestre à l'international. Cet aspect-là est d’ailleurs spécifiquement féminin », comme si les femmes chefs d’orchestre devaient davantage faire leurs preuves dans ce bastion décidément (trop) masculin.


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