Interview avec Jean-Marc Dumontet : une plongée dans le monde du théâtre et de l'humour

Par Philippine de Sortiraparis · Photos par Philippine de Sortiraparis · Mis à jour le 5 mars 2025 à 11h53
Lors d'un entretien exclusif, nous avons eu la chance de pouvoir échanger avec Jean-Marc Dumontet. Le producteur de théâtre revient sur les enjeux du théâtre en 2024, le festival "Paroles citoyennes", les Molières et les spectacles à ne pas manquer cette année.

Dans cet entretien exclusif, Jean-Marc Dumontet revient sur les moments forts de la scène théâtrale en 2024, l'organisation des Molières et les enjeux de la création artistique. Il nous parle également du festival Paroles citoyennes, un espace de réflexion et d'engagement à travers le spectacle vivant.

Pouvez-vous nous parler de Jean-Marc Dumontet Production ?

Jean-Marc Dumontet :  Alors moi, j'interviens dans des secteurs très divers. Notre marque de fabrique, au fond, ma marque de fabrique, c'est d'essayer d'être très présent artistiquement. Je suis un producteur interventionniste, c’est-à-dire que je m'intéresse beaucoup au contenu et j'ai la chance de choisir beaucoup de spectacles, d’en initier et d’essayer d'accompagner réellement les artistes. Ça dépend de chaque artiste, il y en a avec qui les interventions sont importantes et d'autres moins. Mais il faut être très présent sur ce premier secteur, celui qui est déterminant, parce que tout dépend de la qualité des spectacles que l’on offre. Donc, il faut être très présent.

Je suis un producteur qui s'intéresse énormément aux spectacles parce que quand il y a marqué sur une affiche « Jean-Marc Dumontet présente », cela signifie que je dois assumer le spectacle. Ce qui me guide, c’est d'être fier des projets qu'on lance. Il faut être fier, il faut pouvoir le revendiquer. Et donc mon devoir, c'est d'essayer de hisser ce spectacle le plus haut possible. C’est une première singularité, sans doute. La deuxième singularité, c’est que je ne néglige pas toute la partie commerciale et marketing. On a la responsabilité d'un spectacle, donc on a la responsabilité de mener le spectacle le plus haut possible. Ça ne veut pas dire qu'on va réussir, mais en tout cas, se donner tous les moyens pour. Je crois que ces deux clés expliquent en partie le parcours que je peux accomplir et en tout cas, elles constituent notre marque de fabrique. 

Comment choisissez-vous les personnes ou spectacles que vous souhaitez produire ? Quels sont vos critères ?

Jean-Marc Dumontet : Tout dépend si on est dans le domaine de l'humour ou dans d'autres domaines. Ce que je cherche, c’est des gens, surtout dans l’humour, qui soient véritablement singuliers, véritablement originaux. Moi, ça m'intéresse pas la copie, je cherche vraiment des talents. Je vois passer beaucoup de monde au Point Virgule. Il y a plein de gens qui ont fait des très belles carrières qui sont passés chez nous. Mais je trouvais que sur le fond, ça manquait de densité, ça ne m'intéressait pas et dans le propos, ça ne m'intéressait pas. Concrètement, je suis soucieux de la rentabilité d'un projet, des moyens qu'on lui donne, mais je suis avant tout soucieux artistiquement de pouvoir revendiquer ce projet.

Donc si je ne suis pas en phase avec un projet, si je trouve ça trop léger et que je pense que l'artiste ne peut pas progresser, ça ne m'intéresse pas. J’essaye vraiment de produire des spectacles avec lesquels je suis en phase. C’est comme ça qu’on se bat bien. Si vous voulez, pour se battre, il faut être convaincu. Si je ne suis pas convaincu, ça ne peut pas fonctionner. Voilà la responsabilité d’un spectacle, elle est lourde, donc il faut vraiment être déterminé et vouloir se battre. 

Et selon vous, comment se porte le monde du théâtre aujourd’hui et du spectacle ?

Jean-Marc Dumontet : Très bien, très bien. Notre métier communique mal parce que trop souvent, il parle des difficultés qu'on rencontre et expose les contraintes qu'on peut croiser, et oublie une chose : on est une économie du désir. C’est-à-dire que les gens viennent nous voir parce qu’ils ont du désir. Or, si nous, on se plaint, si on est sur notre nombril à regarder nos difficultés, c’est contre-productif, parce que ce n’est pas ça qui va susciter l’envie du spectateur.

Nous, notre métier, c’est créer du plaisir, du désir. Tous mes spectacles doivent donner envie aux gens de venir. Donc, ce marasme qu’on a entretenu malgré nous, il fait penser aux journalistes que notre économie ne va pas bien et que nos spectacles rencontrent des difficultés. C’est pas vrai. On peut avoir des spectacles qui marchent moins bien, qui marchent mal. Parfois, nos spectacles ne sont pas à la hauteur, et ça revient sur ce que je vous dis, il faut qu’on se remette en cause. Donc, il faut vraiment que nos spectacles soient à la hauteur. Ça, c’est ma marque de fabrique : essayer de hisser artistiquement les spectacles le plus haut possible. Parfois, ils ne plaisent pas au public, et ça, c’est normal. Autrement, on serait tous milliardaires si c’était si simple, vous comprenez ? Donc, ça c’est normal, mais ça ne veut pas dire qu’il y a une désaffection. Ce n’est pas vrai. Moi, j’ai un spectacle en ce moment, Le Cercle des poètes disparus, et c’est incroyable le tsunami que c’est. 

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Et concernant le processus créatif, je me souviens de la première fois où l'on m'a présenté les décors. Tout le monde était très enthousiaste, mais moi, j'ai catégoriquement refusé. J'ai dit à Olivier Solivérès : "Avec ces décors, tu vas interrompre la pièce toutes les deux minutes !"J'ai insisté auprès d'Olivier pour que ça reste simple. C'est une construction exigeante et on doit toujours rester concentré sur cela. Notre enjeu, c'est d'être à la hauteur. Le succès du Cercle me dépasse, je ne pensais pas que cette pièce rencontrerait un tel succès. J'avais une idée, mais à ce point, non.

Nous devons souvent créer une nouvelle pièce tous les six mois ou chaque année, et parfois, on manque de recul et d'exigence. On peut être notre propre ennemi, mais nous avons aussi de nombreux atouts. Je suis optimiste, parce que si on travaille, je ne vois pas pourquoi on n'y arriverait pas.

Et vous avez récemment racheté la Salle Gaveau. La programmation tournera-t-elle toujours autour de la musique ? 

Jean-Marc Dumontet : Oui, la colonne vertébrale restera la musique classique, mais je me permettrai aussi des escapades, des spectacles divers.
Je veux prendre le temps de comprendre la salle, de m'acclimater, avant de commencer à programmer des spectacles, probablement à partir de l'année prochaine. Mais la musique classique restera au cœur de la programmation.

Et pour le festival Paroles Citoyennes, pouvez-vous le présenter en quelques mots ? Qu'est-ce que cela représente pour vous ?

Jean-Marc Dumontet : J'ai eu la chance de créer des spectacles engagés. Avec Stéphane Guillon, on a fait Inconnu à cette adresse. C'est un spectacle magnifique. Je défends depuis longtemps ce genre de spectacles, ceux qui portent des messages de société. J'avais envie de créer un espace dédié à des œuvres qui ont du sens, des spectacles progressistes. 

Dans une société, il ne faut pas se laisser envahir par des discours déclinistes. On doit porter des paroles de progrès, d'émancipation, de liberté. Le Cercle, avec ses 200 000 spectateurs, véhicule ces valeurs.
Il y a deux ans, j'ai créé un spectacle pour Paroles Citoyennes, Interruption, sur l'IVG. Ce sujet est encore tabou, surtout pour un homme, mais ce sont des témoignages de femmes, très différents les uns des autres. C'est un parcours magnifique, une véritable ode à la liberté des femmes.

Ce festival est là pour créer des liens entre le théâtre public et privé. J'ai créé une pièce sur Simone Veil, par exemple. C'est un événement pour moi. Nous l'avons créé en 2021 avec Cristiana Réali, pendant le confinement. À ce moment-là, tout était fermé, mais on a diffusé le spectacle en direct sur Facebook, et il a été regardé dans le monde entier. Nous avons ensuite fait une tournée de 130 dates. Le 12 mai, nous allons encore jouer pour la fondation des femmes.

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Et cette année, il y a aussi un spectacle sur la fin de vie et un autre sur les migrants, avec Marie Gillain.
Il est difficile de savoir à l'avance quels spectacles rencontreront du succès, mais je trouve qu'ils méritent tous d'être vus. Parfois, un spectacle n'est pas prévu pour une exploitation longue, mais il finit par rencontrer son public.

Et pour inciter les lecteurs à venir au festival, quelle raison principale leur donneriez-vous ? 

Jean-Marc Dumontet : Ce festival incite à la réflexion et à la compréhension du monde. Après chaque spectacle, nous organisons des débats. Par exemple, il y a trois ans, nous avons eu Robert Badinter et François Hollande. C'est l'occasion d'avoir des échanges riches et de présenter des messages importants de manière agréable.

Et maintenant concernant les Molières, comment se déroule l'organisation ? Comment les spectacles sont-ils éligibles et nominés ?

Jean-Marc Dumontet : Tout est très transparent. Il y a une académie de 3 000 à 3 500 votants, tous actifs dans le monde du théâtre. On n'est pas votant à vie ; il faut justifier d'une activité dans le théâtre au cours des cinq dernières années.

Pour être éligible, un spectacle public doit jouer au moins 30 fois dans l'année, tandis qu'un spectacle privé doit être joué 60 fois. Pour l'humour, il faut 8 000 spectateurs à Paris. Ces critères sont stricts, et il n'y a pas d'arbitraire. Parfois, des acteurs me disent qu'ils ont joué 58 fois et demandent une exception, mais la règle est la règle.
C'est un processus transparent, et chaque année, on fait évoluer légèrement les critères pour que tout reste clair. Le but est de refléter fidèlement le monde du théâtre.

Et concernant la cérémonie des Molières, comment la voyez-vous évoluer ?

Jean-Marc Dumontet : Elle a déjà beaucoup évolué, et aujourd'hui, elle est fluide, agréable à regarder et joyeuse. On remet environ 19 prix, c'est beaucoup, donc on essaie d'optimiser la cérémonie. Je cherche un animateur qui soit empathique, travailleur, et capable de tenir la charge. Les évolutions restent marginales, mais la cérémonie, elle, met vraiment le théâtre en lumière.

Quel spectacles auriez-vous envie de recommander cette année ?

Jean-Marc Dumontet : Il y a La Prochaine fois que tu mordras la poussière de Panayotis, que j'ai vu récemment, et que j'ai adoré. Il y a aussi Les Liaisons dangereuses et un spectacle sur l'écologie que j'ai beaucoup aimé l'année dernière.

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Est-ce qu'il y a une pièce qui, selon vous, mériterait plus d'attention ?

Jean-Marc Dumontet : Je ne le vois pas comme ça. Quand un spectacle est à la hauteur, il trouve son public. Certains peuvent avoir une exploitation moins importante, mais ils finissent toujours par rencontrer leur public.

Et enfin, comment voyez-vous l'évolution du théâtre ?

Jean-Marc Dumontet : Il faut être constamment curieux, à l'écoute des nouvelles écritures. Il y a une vague de jeunes auteurs qui régénère totalement le théâtre. Ils apportent de nouvelles idées, de nouvelles voix, et c'est nécessaire pour que le théâtre continue de se renouveler.

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