Garance, le nouveau film de Jeanne Herry, sort au cinéma le 23 septembre 2026. Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2026, ce drame porté par Adèle Exarchopoulos et Sara Giraudeau aborde l’alcoolisme à travers le parcours d’une jeune comédienne.
Entre vie professionnelle, relations amoureuses et liens familiaux, le film observe les conséquences de cette addiction sans se limiter au seul récit de la chute. Alors, que vaut Garance ? Voici notre avis.
Avec Garance, Jeanne Herry retrouve Adèle Exarchopoulos après Je verrai toujours vos visages et lui offre cette fois tout l’espace. L’actrice incarne une jeune comédienne alcoolique que le film accompagne pendant plusieurs années, entre travail, amours, fêtes, angoisses et une addiction qu’elle ne cherche d’abord ni à cacher ni véritablement à combattre. Un portrait de femme brut, sensible et profondément vivant, porté par une Adèle Exarchopoulos magistrale.
Car Garance ne commence pas son histoire dans le déni. Elle sait qu’elle est alcoolique. Elle le dit, l’assume et continue sa vie avec cette réalité comme elle composerait avec n’importe quel autre trait de sa personnalité. Pas de grande révélation, pas de honte immédiate : c’est un fait, point barre. Et c’est précisément ce qui rend la progression du film aussi troublante.
Au départ, Garance travaille, joue, aime, plaisante, sort et boit. Beaucoup. Son alcoolisme peut encore se fondre dans une vie sociale et festive où le verre est partout sans nécessairement déclencher l’alarme. Puis, presque insensiblement, les équilibres commencent à céder. Ce qu’elle considère comme sa manière de vivre devient quelque chose que ceux qui l’aiment ne parviennent plus à regarder sans souffrir.
Jeanne Herry évite alors l’image spectaculaire de la chute. Le monde de Garance ne s’effondre pas en une scène : il se défait progressivement autour d’elle. Ses collègues de théâtre finissent par prendre leurs distances, non parce qu’ils cessent de l’aimer, mais précisément parce qu’ils l’aiment encore. « La seule chose qu’on puisse faire, c’est ne plus te regarder sombrer », lui disent-ils en substance. Une phrase qui résume assez justement l’un des enjeux les plus sensibles du film : que peut-on réellement faire face à quelqu’un qui se détruit sans demander à être sauvé ?
La question traverse Garance sans jamais recevoir de réponse définitive. Il y a ceux qui tentent d’intervenir, ceux qui renoncent, ceux qui accompagnent et ceux qui découvrent trop tard la gravité de la situation. Sa mère résume à elle seule une forme d’aveuglement collectif lorsqu’elle reconnaît que, pour elle, « le danger, c’était la drogue, pas l’alcool ». Parce qu’il est banal, disponible, associé aux fêtes comme aux repas ou au simple verre entre amis, l’alcool peut longtemps rester invisible en tant que menace.
Jeanne Herry filme justement très bien cette banalité. Elle ne cherche pas à fabriquer une Garance constamment misérable pour rendre son addiction crédible. Au contraire, son héroïne déborde de vie. Elle est drôle, excessive, amoureuse, parfois insupportable, souvent touchante. Elle peut s’interroger avec un humour désarmant sur la possibilité d’être « sous l’emprise maléfique d’un être médiocre », puis, quelques scènes plus tard, laisser entrevoir une fragilité beaucoup plus profonde.
C’est là qu’Adèle Exarchopoulos impressionne. Elle est exceptionnelle de naturel, de précision et de présence. Garance aurait facilement pu devenir un personnage démonstratif, entièrement construit autour de son addiction. L’actrice en fait au contraire une femme entière, belle jusque dans ses contradictions, capable d’une énergie presque euphorique comme d’un épuisement beaucoup plus silencieux. Même lorsque son personnage devient difficile à suivre ou à comprendre, Exarchopoulos ne cherche jamais à demander artificiellement notre compassion.
Le film repose énormément sur cette absence de jugement. Garance n’est ni excusée ni condamnée. Ses proches non plus. Lorsqu’ils n’en peuvent plus, Jeanne Herry ne les transforme pas en traîtres. Lorsqu’ils restent, elle ne fait pas d’eux des sauveurs. Chacun avance avec ce qu’il peut donner, ses propres limites et ses contradictions. Une petite phrase résume presque à elle seule cette philosophie : « On fait comme on peut. »
C’est particulièrement vrai de Pauline, incarnée par Sara Giraudeau. Là encore, le personnage aurait facilement pu devenir la femme providentielle dont l’amour remettrait Garance sur le droit chemin. Garance évite heureusement ce piège. Pauline aime cette femme telle qu’elle est, sans lui expliquer constamment comment elle devrait vivre, sans la réduire à son alcoolisme et surtout sans s’imaginer investie de la mission de la réparer.
Sara Giraudeau apporte à cette relation une douceur remarquable. Pauline soutient, accompagne, compose, mais ne juge pas. Elle sait aussi que respecter quelqu’un ne signifie pas nécessairement décider à sa place. Face à l’énergie parfois dévorante d’Adèle Exarchopoulos, son calme apporte au film un contrepoint particulièrement touchant. Leur histoire d’amour fonctionne parce qu’elle n’est jamais présentée comme un traitement.
Cette nuance est essentielle dans un film qui parle beaucoup de la manière dont on vit avec les autres. Jusqu’où accompagner ? Quand intervenir ? À quel moment se protéger soi-même ? Jeanne Herry ne distribue pas les bonnes et les mauvaises réponses. Même le soin échappe au discours édifiant. Lorsqu’un médecin rappelle à Garance qu’une vie sans anesthésie peut aussi être profondément ennuyeuse, le film ose reconnaître quelque chose de rarement formulé aussi simplement : aller mieux ne signifie pas entrer soudainement dans une existence exaltante.
Cette franchise participe beaucoup à la beauté de Garance. Le film peut être dur sans être sordide, drôle sans minimiser ce qu’il raconte et tendre sans devenir complaisant. L’humour surgit régulièrement là où on ne l’attend pas, comme une manière pour les personnages de continuer à vivre au milieu du chaos plutôt que comme une tentative d’alléger artificiellement le sujet.
Jeanne Herry conserve par ailleurs une mise en scène relativement discrète. Elle privilégie les visages, les dialogues et les relations humaines plutôt que les effets formels. Ce choix pourra paraître trop sage à certains, surtout après Je verrai toujours vos visages, mais il laisse ici énormément de place à ses comédiennes. Les personnages existent dans leurs hésitations, leurs maladresses, leurs contradictions et parfois simplement dans leur manière de regarder l’autre.
Garance ne cherche finalement jamais à expliquer méthodiquement l’alcoolisme. Le film s’intéresse davantage à ce que l’addiction déplace autour d’une personne : le travail, l’amitié, la famille, l’amour, la confiance et finalement le regard que les autres portent sur elle. Son alcoolisme est central, mais Garance ne cesse jamais d’être plus vaste que lui.
C’est peut-être pour cela qu’Adèle Exarchopoulos marque autant. Elle ne joue jamais « une alcoolique » avant de jouer Garance. Elle incarne une femme pleine de vie qui peut aussi être en train de la détruire, sans que ces deux réalités s’annulent. Une performance magnifique, à la fois brute et d’une grande délicatesse, qui trouve en Sara Giraudeau une partenaire tout aussi juste.
Garance s’adresse particulièrement aux spectateurs sensibles aux portraits de personnages, aux drames humains qui refusent les jugements faciles et au cinéma de Jeanne Herry, toujours très attentif à la façon dont les individus tentent de vivre les uns avec les autres. Ceux qui attendent une représentation très sombre, spectaculaire ou exclusivement médicale de l’addiction pourront être surpris par sa vitalité et son humour.
Car malgré l’alcool, les ruptures et les dégâts, Garance reste avant tout un film traversé par la vie. Ses personnages aiment mal parfois, se trompent, s’éloignent, reviennent, essaient d’aider ou comprennent qu’ils ne le peuvent pas. Ils sont imparfaits, généreux, épuisants, drôles et profondément humains. Et au milieu d’eux, Adèle Exarchopoulos livre l’une de ces performances où l’on finit presque par oublier l’actrice pour ne plus voir que la femme devant nous.
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