Journée de la femme 2021 : Lisa Mandel, dessinatrice militante et déterminée

Par Elodie D. · Publié le 5 mars 2021 à 10h38 · Mis à jour le 5 mars 2021 à 20h11
A l'occasion de la journée internationale des droits des femmes prévue le 8 mars 2021, SortiraParis dresse le portrait de femmes inspirantes. Coup de projecteur sur Lisa Mandel, dessinatrice de BD qui vient de lancer sa propre maison d'édition, Exemplaire, afin de rebattre les cartes dans un univers précaire.

Elle qui a toujours aimé faire du dessin, «comme tous les enfants », assume être une militante qui se bat pour les combats qu'elle choisit à travers ses dessins. Il y a six ans maintenant, Lisa Mandel a co-fondé le Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme en réponse à un festival d'Angoulême où aucune femme n'avait été sélectionnée pour le Grand Prix, qui récompense l'ensemble d'une œuvre. Aujourd'hui, après une année d’introspection partagée en ligne sous la forme d'une bande dessinée écrite au jour le jour sur internet, planche par planche (NDLR. Une année exemplaire est disponible en ligne et en librairie), cette femme engagée vient de lancer sa maison d’édition. De quoi donner envie de gratter un peu plus dans le vécu de cette femme à l'occasion de la journée de lutte internationale pour les droits des femmes.

À 43 ans, Lisa Mandel n’a pas peur de son franc-parler. Elle conclut sa dernière bande dessinée d’introspection par deux crédos appris au fil des années : « J’ai appris que l’exemplarité, c’est donner envie aux autres de suivre votre exemple » et, plus incisif, « Cette année, j’ai appris à m’en foutre ».

« Ma mère m’a toujours dit que tout est possible »

Lisa Mandel a toujours voulu être dessinatrice, mais sa chance fut d’avoir des parents qui l’ont soutenue et qui se sont sacrifiés pour elle. Le sacrifice financier de ses parents, elle l’assure, « a tout rendu possible ». Tous deux infirmiers et séparés, ses parents vont l’encourager dans sa passion, mais c’est sa mère qui l’a « tout de suite encouragée, sans pour autant [la] pousser ». Quand la jeune Lisa veut faire un BAC technologique et que ses profs y sont farouchement opposés parce qu’elle était « plutôt bonne à l’école et qu’il ne [fallait] pas lui fermer les voies », sa mère n’a pas écouté les profs et leur a répondu « un BAC technique, c’est un BAC ».

Dans la culture familiale, à en croire Lisa, le principal est d’avoir un métier, quel qu’il soit, mais un métier qui plaise et surtout, une passion. Et sa passion, Lisa a eu la chance de pouvoir l'assouvir très tôt. « Il y avait quand même pas mal de BD à la maison. Tous les classiques, car on était beaucoup d’enfants — Astérix, Gaston Lagaffe, Lucky Luke et Schtroumpf — on était aussi abonnés à Pif, mais on avait aussi tous une bande dessinée adulte — Métal Hurlant chez mon père, Bretécher chez ma mère et tous les dessinateurs de presse qui s’étaient mis à faire de la BD, comme Hara Kiri, Cabu, Wolinski, Raiser… Ce qui fait que très tôt, j’ai eu accès à une diversité graphique qui était un peu interdite. »

« Les femmes, ça faisait de l’illustration jeunesse, et les hommes ça faisait de la BD »

Quand elle se retrouve à l’école, elle fait face à un sexisme ordinaire de l’époque. On l’intègre à la section illustration jeunesse plutôt qu’en BD, sous prétexte qu’elle avait un dessin « plutôt rigolo » qui ne correspondait pas aux standards de la BD de l’époque, « le franco-belge gros nez » en rigole-t-elle. Son trait naissant correspondait aux dessins très rapides de ceux de Wolinski ou Raiser, cantonnés au dessin de presse et aux planches politiques, ce que ne souhaite pas faire la jeune Lisa. Elle ne s’en rendait pas compte, mais la discrimination de l’époque était là. Son choix d’école, la Haute école des arts du Rhin, fut heureux pour elle, car ils faisaient plus de BD à Strasbourg qu’à Angoulême, mais ils faisaient aussi beaucoup d’illustration jeunesse.

Lisa Mandel, dessinatrice militante au francLisa Mandel, dessinatrice militante au francLisa Mandel, dessinatrice militante au francLisa Mandel, dessinatrice militante au franc

« Je pensais qu’il n’y avait pas d’espace pour mon dessin »

A l'époque, donc, les auteures comme Lisa Mandel n'existent pas réellement. Elle va participer au Magazine Tchô !, avant de signer Nini Patalo, une série de livres jeunesse. Puis, ses rencontres, ses voyages et l'actualité la poussent à traiter des sujets plus graves. La révolution libanaise, la jungle de Calais, le racisme dans la société, la santé mentale, la sociologie du travail, la pornographie... Les sujets qui lui tiennent à cœur, elle les partage dès que l'occasion se présente avec des livres co-écrits avec des sociologues, et des bulles sur son compte Instagram.

En 2019, elle se retrouvera au sein des manifestations libanaises à Beyrouth alors qu'elle y était en vacances, événement qu'elle relatera dans sa BD "Une année exemplaire". Dans cette même bande dessinée, on retrouve des planches bien drôles sur son quotidien lors du confinement et son ressenti sur la crise du coronavirus. À la question de la liberté d’expression, elle avoue avoir été prise à partie pour des dessins jugés grossophobes, alors que ce n’était pas du tout le sujet. Mais pour l’auteure, « quand on s’exprime sur la place publique, il faut s’attendre à avoir des retours de flamme ». Son adage serait plutôt « On peut rire de tout, mais il faut être drôle ».

Lisa Mandel, dessinatrice militante au francLisa Mandel, dessinatrice militante au francLisa Mandel, dessinatrice militante au francLisa Mandel, dessinatrice militante au franc

« Sans demander une parité, on demandait une représentativité »

Si son œuvre plaît, le sexisme se retrouve aussi dans les festivals. En 2013 déjà, Lisa Mandel veut faire un événement parodique, « Les hommes et la BD », et contacte trente auteures de BD pour recueillir leurs témoignages sur le fait d’être une femme dans l’univers de la BD. Puis, le combat prend une autre dimension en 2015, lorsqu’aucune femme n’est proposée comme Grand Prix d’Angoulême. « Claire Brétécher, l’une des plus grandes auteures à l’époque, avait eu une espèce de prix commun avec quelqu’un d’autre, mais qui ne correspond pas à un Grand Prix », se souvient-elle. Pour elle, la cause est toute nommée : le jury composé d’hommes cooptés.

Les anciens Grands Prix sélectionnaient les Grands Prix, ce qui posait problème pour Lisa et d’autres femmes auteurs. Elle explique : « Les femmes et les hommes n’ont pas le même regard sur les sélections et sur les œuvres et mettre un jury composé d’hommes, ça favorise des sélections d’artistes hommes ». Elle rassemblera 250 femmes auteurs autour d’elle.

Leur combat amènera à changer cela : « maintenant, les Grands Prix sont élus par tous les auteurs de BD ». Ce qui a notamment conduit à récompenser plus d’auteurs étrangers. Un combat gagné, même si le Comité continue de scruter toute dérive sexiste dans les festivals.

« L’écriture inclusive, ça m’énerve, mais je trouve ça utile »

Comme beaucoup d’auteures, Lisa Mandel trouve la langue française très sexiste. Mais si elle valide l'écriture inclusive, son combat serait plus à la reféminisation de certains métiers qui ont été masculinisés par l’Académie Française « parce qu’un jour, on ne sait pas pourquoi, ils avaient décidé que les métiers intelligents étaient destinés aux hommes, et qu’ils se sont dits, “ça ne sert à rien, de toute façon, il n'y aura jamais de femmes pour prétendre à être doctrice”». L’écriture inclusive l’amuse beaucoup dans l’idée d’inventer des mots. Mais ce qui l’agace, ce sont les points : « un peu laborieux parfois » de sa confession.

« Certains gros éditeurs sabrent le champagne en fin d’année pendant que leurs auteurs ne savent pas comment ils vont payer leur loyer »

Son dernier combat est plus global, celui du statut des auteurs. Plus de 35 % des auteurs vivent sous le seuil de pauvreté, souhaite nous rappeler l’auteure. Et leur statut est, selon ses dires, « pourri ». « On n'a pas de statut : on n'a pas de chômage, on n'a pas de congés payés, on a beaucoup de charges, pour des revenus faibles et on ne s’en sort plus. »

Avec Exemplaire, Lisa Mandel a bien l’intention de sortir les auteurs de la précarité et de « réinterroger l’équilibre actuel de la chaîne du livre qui repose sur la variable d’ajustement auteur ». « On n’est pas une maison d’édition sans éditeur, mais simplement une maison d’édition où l’investissement financier est par financement participatif », explique-t-elle, avant de détailler le projet. Chez Exemplaire, encore en construction, tous les acteurs seront payés au pourcentage des ventes, du graphiste à l’accompagnateur éditorial sans oublier l’auteur et le correcteur orthographique. Un taux fixé pour chaque auteur, mais avec un minimum de 20 % de droit pour les ventes en librairie, le double de la norme, plus à 8-10 %, à en croire Lisa Mandel. Ces droits peuvent atteindre 40 à 50 % pour les ventes directes ou en numérique. Et surtout, la maison Exemplaire fonctionne sur des cessions de droits plus courts, de 2 à 4 ans, loin de « l’éditeur qui s’accapare les droits ».

 
 
 
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11 auteurs se sont déjà engagés à suivre Lisa dans cette aventure avec des BD à paraître en 2021 ou 2022. Elle a même imaginé des contrats « à la carte » où l’auteur peut choisir de distribuer son livre lui-même, de faire le suivi de fabrication, de gérer l’entreposage des stocks, avec un crédo « plus l’auteur s’investit, plus son pourcentage est élevé ». Une maison d’édition qui veut faire réfléchir donc, même si l’auteure nous confie qu’elle ne pense pas que ce soit la meilleure, ni la seule solution, mais cela reste sa manière « d’apporter sa petite pierre à l’édifice ». 

Son prochain album, "À la folie", sera une enquête de terrain sur le milieu de la psychiatrie alternative à Marseille, à la rencontre des nouveaux acteurs de la santé mentale. Au menu : constat de la situation actuelle, témoignage de personnes concernées par la maladie psychique, visites des squats et des lieux de vie… Un livre à soutenir, donc, lors d’un financement participatif dans les mois à venir.

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