"Qui a tué mon père" à La Colline : critique d'une tragédie nationale

Alors que du côté de l’Odéon, les adieux de Jean-Luc Lagarce habitent le plateau du théâtre national, du côté de La Colline, Edouard Louis – qui s’est inspiré de l’œuvre de Lagarce pour son nom de scène, Louis – voit son livre 'Qui a tué mon père' adapté et interprété par Stanislas Nordey.

Que devient l’adulte quand l’enfant a beaucoup enduré ? Edouard Louis, auteur de son vrai nom Eddy Bellegueule, n’a pas eu ce qu’on appelle communément une enfance facile. Ses deux précédents romans, En finir avec Eddy Bellegueule et Une histoire de la violence, prennent leur inspiration directement dans la vie de leur auteur. Qui a tué mon père ? suit le même procédé, explorant cette fois-ci la figure dominante puis écrasée du père, un père aimé, malgré tout.

Dans une petite ville de campagne du nord de la France, Edouard Louis grandit dans une famille composée de ce qu’on appellerait de gens simples. Expression terrible à traduire par "des gens pauvres". Comme si la simplicité était toujours une affaire de richesse. Son père, l’homme au centre de ce livre, est un homme dominant, taciturne. Un mâle, un vrai, un de ceux qui a prouvé sa masculinité en faisant preuve d’un rejet incessant de l’autorité, causant sa perte. Violenté dans sa jeunesse par son propre père, cette violence lui a laissé un trauma un vie. Jamais il ne sera violent avec ses enfants (en tout cas, physiquement). Pour son fils, « la violence (les) avait sauvés de la violence ».

Stanislas Nordey, directeur du Théâtre National de Strasbourg, comédien et metteur en scène, s’est emparé de ce livre fort pour en faire une pièce de théâtre qu’il présente à La Colline – théatre national jusqu’au 3 avril 2019. Un spectacle qui met en scène l’intime, la vérité derrière une relation compliquée, celle d’un homme qui cache au fond de lui les blessures de son échec social avec un fils qui ne correspond pas à l’image qu’il se fait d’un homme. Il lui manque la virilité, la masculinité. La père ne comprend pas qu’un fils puisse demander Titanic pour son anniversaire, s’en énerve, mais lui achète tout de même, sans dire un mot. 

De ce récit intime, quotidien, profond, Stanislas Nordey en a fait un spectacle très juste et authentique. Son jeu est impeccable, net, précis. Intensifiés par un habillage musical à la frontière de la haute tension, parfois du supplice, les mots du livre devenus des mots déclamés, à croire qu’ils avaient été faits pour ça, s’accordent à merveille avec la partition d’Olivier Mellano, se fondent en elle, les relevant, les intensifiant. 

Ce livre, et donc cette pièce, est encore une fois une histoire de violence. Une violence sourde, silencieuse, insidieuse. Celle d’un homme brisé par la vie et par la politique d’un pays qu’un auteur et qu’un comédien nomment. Dans le contexte qui est celui de la France actuellement, la résonance est évidente. Qui regarde la misère en face ? La connaît-on vraiment, puisque ceux qui la vivent n’ont jamais la parole ? Le procédé de dénonciation, est le seule bémol de cette mise en scène, un manque de délicatesse. Dire à haute voix les noms des politiques. Ça a un sens, bien sûr, mais ça manque sa cible. Ce n’est pas grave, c’est bouleversant quand même. Une tragédie intime qui cache l'échec d'un pays et d'un système. A voir, évidemment. 

Marine S.
Dernière modification le 18 mars 2019

Informations pratiques

Horaires
Du 19 mars 2019 au 3 avril 2019

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    Lieu

    15/17 rue Malte Brun
    75020 Paris 20

    Tarifs
    8-30,5 €

    Réservations
    billetterie.colline.fr
    01 44 62 52 52

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