Le Prix Renaudot 2025 couronne une femme oubliée de la littérature

Par My de Sortiraparis · Photos par Laurent de Sortiraparis · Mis à jour le 4 novembre 2025 à 14h38
Le Prix Renaudot 2025 a consacré Adélaïde de Clermont-Tonnerre pour "Je voulais vivre", un roman qui réhabilite Milady des Trois Mousquetaires. On vous dit tout...

Le Prix Renaudot 2025 vient tout juste de consacrer ce mardi 4 novembre 2025 Adélaïde de Clermont-Tonnerre pour son roman "Je voulais vivre", publié aux éditions Grasset. L'annonce a eu lieu au mythique restaurant Drouant, dans le 2e arrondissement de Paris, près de l'Opéra Garnier. Ce prix littéraire prestigieux récompense une œuvre audacieuse qui redonne voix à l'un des personnages féminins les plus fascinants et honnis de la littérature française : Milady de Winter, l'ennemie jurée des Trois Mousquetaires d'Alexandre Dumas.

Depuis 1926, le jury du Renaudot se réunit dans ce restaurant emblématique de la place Gaillon, véritable temple des prix littéraires parisiens qui accueille également les délibérations du Goncourt depuis 1914. Cette tradition centenaire fait du Drouant un lieu incontournable de la vie culturelle parisienne. Les dix jurés, présidés par Patrick Besson et composés notamment de Jean-Marie Gustave Le Clézio, Franz-Olivier Giesbert et Dominique Bona, ont désigné Adélaïde de Clermont-Tonnerre face à quatre autres finalistes, dont Feurat Alani pour "Le ciel est immense" (JC Lattès), Anne Berest pour "Finistère" (Albin Michel), Justine Lévy pour "Une drôle de peine" (Stock) et Louis-Henri de La Rochefoucauld pour "L'amour moderne" (Robert Laffont).

Le roman réhabilite un personnage féminin condamné

"Je voulais vivre" propose une relecture captivante des Trois Mousquetaires d'Alexandre Dumas. Adélaïde de Clermont-Tonnerre s'attaque à un monument de la littérature française en donnant enfin la parole à Milady, cette femme libre et dangereuse, jugée sans avocat et exécutée sans procès par les Mousquetaires. Dans le roman de Dumas, elle incarnait la femme fatale par excellence : intrigante, empoisonneuse, espionne du cardinal de Richelieu. Mais que savons-nous réellement de son histoire ?

L'autrice déplace le projecteur sur Anne de Breuil, le véritable nom de Milady. À travers la confession de d'Artagnan vieillissant, lors du siège de Maastricht, nous découvrons une enfance marquée par la violence, un parcours jalonné de trahisons et de drames. Le roman raconte comment cette petite fille de six ans, recueillie par un prêtre, s'est transformée en cette femme insaisissable qui devait se défendre pour survivre dans un monde fait par et pour les hommes. Marquée au fer rouge, mariée de force au comte de La Fère (Athos), victime d'une tentative d'assassinat par son propre mari, Milady a appris à porter un poignard et des poisons dans son corsage. Car pour être libre au XVIIe siècle, une femme devait savoir se défendre.

Avec une écriture contemporaine et un souffle romanesque puissant, Adélaïde de Clermont-Tonnerre ne trahit pas l'œuvre de Dumas, elle l'enrichit. Elle suit les indices que l'auteur des Trois Mousquetaires avait semés sans prendre le temps de les développer. Les lecteurs retrouvent les mêmes lieux, les mêmes complots de cour, les mêmes personnages emblématiques - d'Artagnan, Athos, Porthos, Aramis, Richelieu, Buckingham - mais sous un jour nouveau. Les héros flamboyants deviennent des hommes faillibles, prisonniers de leur époque et de leur vision patriarcale.

Un parcours littéraire remarqué

Cette consécration au Prix Renaudot n'est pas la première pour Adélaïde de Clermont-Tonnerre. Née en 1976 à Neuilly-sur-Seine, ancienne élève de l'École normale supérieure, cette journaliste et romancière a d'abord travaillé dans la banque d'affaires avant de se tourner vers le journalisme. Directrice de la rédaction de Point de vue depuis 2014, elle mène une double carrière remarquable. Son premier roman, "Fourrure", publié en 2010, avait déjà été récompensé par cinq prix littéraires, dont le prix Maison de la Presse et le prix Françoise Sagan.

En 2016, elle avait obtenu le Grand Prix du roman de l'Académie française pour "Le Dernier des nôtres", une fresque historique de près de 500 pages qui traversait la Seconde Guerre mondiale et les années 70 américaines. L'Académie française avait salué son imagination romanesque et sa capacité à créer de vrais personnages de fiction, loin de l'autofiction dominante. Son troisième roman, "Les Jours heureux", paru en 2021, avait également été primé.

Avec "Je voulais vivre", l'autrice poursuit son exploration des grandes fresques historiques et des destins de femmes fortes. Le roman, paru le 20 août 2025, s'était déjà vendu à près de 25 000 exemplaires avant l'annonce du prix. La tradition veut que le lauréat du Renaudot soit annoncé juste après celui du Goncourt, sur les marches du célèbre escalier Ruhlmann du restaurant Drouant. Cette année, Laurent Mauvignier a remporté le Goncourt pour "La maison vide".

Une résonance contemporaine forte

Au-delà de l'aventure romanesque et du plaisir de lecture, "Je voulais vivre" porte un propos actuel sur la condition féminine. En réhabilitant Milady, Adélaïde de Clermont-Tonnerre s'interroge sur la manière dont les femmes ont été jugées à travers l'histoire. Là où un homme aurait été qualifié de courageux ou d'intelligent, Milady a été taxée d'indécente et de machiavélique. Condamnée sans procès, exécutée sans pouvoir raconter son histoire, elle incarne toutes ces femmes réduites au silence par une justice masculine. Le roman résonne avec les questions actuelles sur la place des femmes dans nos récits et nos légendes.

Le titre lui-même, "Je voulais vivre", devient un cri universel, celui d'une femme qui réclame le droit d'être aimée, respectée et libre. Même un personnage de fiction peut réclamer justice, semble nous dire l'autrice. Cette voix contemporaine qui traverse les siècles permet une proximité immédiate avec le lecteur, créant un pont entre le XVIIe siècle et notre époque. Les scènes de cour, les dialogues aiguisés, la trajectoire intime de Milady nous suspendent littéralement au récit.

Bref, si vous cherchez un bon plan lecture pour cet automne, on file découvrir ce roman qui réconcilie qualité d'écriture et plaisir de lecture. Une belle façon de redécouvrir Les Trois Mousquetaires sous un angle neuf et de comprendre enfin qui était vraiment cette Milady que nous pensions connaître. Le roman est disponible en librairie chez Grasset au prix de 24 euros.

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