Paris, le 29 septembre 1902. Au 21 bis rue de Bruxelles, dans le 9e arrondissement, les domestiques d’Émile Zola s’inquiètent de ne pas voir leur maître sortir de sa chambre. Lorsqu’on parvient jusqu’au couple, le romancier gît sans connaissance au pied de son lit tandis que son épouse Alexandrine respire encore difficilement. Des médecins sont appelés, de l’oxygène administré, des tentatives de réanimation pratiquées. Pour Zola, il est trop tard.
À 62 ans, l’un des écrivains les plus célèbres de France vient de mourir dans son appartement parisien. Très vite, l’autopsie établit la cause du décès : une intoxication au monoxyde de carbone, provoquée par les émanations d’un feu qui avait brûlé dans la cheminée de la chambre. Mais une autre question, beaucoup plus difficile, va traverser le siècle : pourquoi cette cheminée fonctionnait-elle si mal ?




Zola et Alexandrine viennent alors de rentrer de Médan, leur propriété des Yvelines où ils ont passé l’été. La journée du 28 septembre est fraîche et humide ; un domestique allume dans leur chambre un feu composé de boulets de charbon avant que les époux ne se couchent. Pendant la nuit, tous deux commencent à se sentir mal. Alexandrine évoquera par la suite des maux de tête et des nausées et se souviendra avoir proposé d’appeler les domestiques. Zola aurait préféré ne pas les réveiller. Vers 3h du matin, déjà fortement intoxiqué, l’écrivain se lève vraisemblablement pour chercher de l’air ou tenter d’ouvrir une fenêtre. Il s’effondre. Alexandrine perd à son tour connaissance, mais reste sur le lit et survit à la nuit. Transportée dans une clinique après sa découverte, elle finit par se rétablir.
La mort est immédiatement un événement national, car Émile Zola n’est plus seulement un romancier. Depuis le 13 janvier 1898 et la publication de "J’Accuse…!" à la une de L’Aurore, son nom est indissociable de l’affaire Dreyfus. En accusant publiquement les autorités militaires et judiciaires d’avoir condamné un innocent et dissimulé la vérité, Zola s’est placé au centre d’une bataille politique d’une violence exceptionnelle. Condamné pour diffamation, contraint de s’exiler près d’un an en Angleterre, il est devenu une cible privilégiée de la presse nationaliste et antidreyfusarde. 4 ans plus tard, les passions ne sont pas entièrement retombées. Sa disparition soudaine dans une chambre remplie de gaz ne peut donc être reçue comme celle de n’importe quel écrivain. Dès les premières heures circulent des rumeurs d’empoisonnement, de suicide et même d’assassinat.




Les constatations matérielles orientent pourtant rapidement l’enquête vers la cheminée. Son conduit est partiellement obstrué et les gaz produits par la combustion ont pu refluer dans la pièce fermée. Le juge d’instruction Joseph Bourrouillou fait intervenir médecins, toxicologues et architectes. Des expériences sont organisées dans la chambre avec un feu semblable à celui de la nuit du drame afin de tenter de reproduire l’intoxication. Elles donnent des résultats imparfaits : les experts ne parviennent pas réellement à reconstituer les conditions qui ont tué Zola. Un ramonage fait également apparaître une quantité de suie jugée anormalement importante. Malgré ces incertitudes, aucune preuve de malveillance n’est découverte et l’enquête officielle retient finalement la thèse de l’accident, lié au mauvais fonctionnement et à l’obstruction du conduit.
L’affaire aurait pu s’arrêter là mais en 1953, plus d’un demi-siècle après les faits, le journaliste Jean Bedel publie dans Libération une enquête qui bouleverse la lecture de cette nuit. Il rapporte le témoignage d’un homme nommé Pierre Hacquin qui lui raconte avoir connu à Sarcelles, dans les années 1920, un entrepreneur de fumisterie qui lui aurait fait une confession étonnante : en septembre 1902, alors que des travaux étaient effectués sur un toit voisin de l’immeuble de Zola, lui et plusieurs hommes auraient profité de l’absence de l’écrivain pour obstruer le conduit de sa cheminée. Ils seraient revenus le lendemain de sa mort pour retirer ce qui la bouchait, faisant ainsi disparaître la trace d'une éventuelle intervention volontaire. Hacquin refuse cependant de révéler publiquement le nom de son interlocuteur.




Il faut attendre 1978 pour que Jean Bedel le dévoile : l’homme se serait appelé Henri Buronfosse. L’information reste alors largement ignorée jusqu’à ce que l’historien spécialiste de Zola Alain Pagès reprenne le dossier à la fin du 20e siècle. Ses recherches aux Archives de Paris et aux Archives de Sarcelles permettent d’établir que Buronfosse a réellement existé, qu’il travaillait dans la fumisterie et, surtout, qu’il appartenait à la Ligue des patriotes, mouvement nationaliste fondé par Paul Déroulède et violemment engagé dans le camp antidreyfusard. Le profil correspond donc de manière troublante à celui décrit par Hacquin plusieurs décennies auparavant.
Un autre élément intrigue les chercheurs. Des fumistes auraient été aperçus sur les toits voisins de l’appartement de Zola à l’époque du drame, sans que leur présence ait été véritablement explorée par l’enquête de 1902. Techniquement, un professionnel aurait pu boucher temporairement le conduit puis retirer l’obstacle après l’asphyxie. Cette hypothèse expliquerait aussi pourquoi les expériences ultérieures des experts n’ont jamais réussi à reproduire exactement les conditions mortelles de la nuit du 28 au 29 septembre. Elle reste toutefois une reconstruction : aucune pièce d’archive connue ne prouve que Buronfosse soit effectivement monté sur le toit cette nuit-là et sa prétendue confession n’est connue que par le témoignage indirect de Hacquin.




Il faut donc résister à la tentation de transformer le doute en certitude ! L’assassinat d’Émile Zola n’est pas historiquement démontré, l’enquête judiciaire de l’époque a conclu à un accident et aucun document découvert depuis n’a permis d’annuler formellement cette conclusion. En revanche, les recherches menées sur Buronfosse donnent davantage de consistance à l’hypothèse d’un acte de malveillance, éventuellement destiné à provoquer une intoxication sans que ses auteurs aient nécessairement anticipé la mort de l’écrivain. Alain Pagès et le grand spécialiste de Zola Henri Mitterand ont ainsi considéré que l’hypothèse méritait d’être prise au sérieux, tout en soulignant l’impossibilité de la prouver définitivement.
Le contexte explique évidemment pourquoi cette possibilité continue de fasciner. Zola avait reçu des menaces et des insultes pendant l’affaire Dreyfus et cristallisait une haine politique et antisémite dont la violence est abondamment documentée. Mais faire de cette haine la preuve d’un meurtre serait aller trop loin. L’intérêt historique de l’affaire tient précisément à cette zone grise : une mort accidentelle parfaitement possible, une enquête dont les expériences ne parviennent pas à reproduire le drame et, 50 ans plus tard, un témoignage indirect désignant un homme dont le métier et les engagements politiques correspondent étonnamment au récit.




La disparition de Zola provoque en tout cas une émotion considérable. Ses obsèques sont célébrées le 5 octobre 1902 et une foule accompagne le cortège jusqu’au cimetière de Montmartre, où l’écrivain est d’abord inhumé. Anatole France prononce son éloge funèbre et salue notamment en lui "un moment de la conscience humaine", formule qui restera attachée à sa mémoire.
6 ans plus tard, le 4 juin 1908, ses cendres sont transférées au Panthéon, où elles rejoignent celles de Victor Hugo. La cérémonie ravive encore les passions de l’affaire Dreyfus : au cours du transfert, le journaliste nationaliste Louis Grégori tire sur Alfred Dreyfus, qui est légèrement blessé.
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Dates et Horaires
Le 29 septembre 2026
Lieu
Maison d'Emile Zola
21 Rue de Bruxelles
75009 Paris 9
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