On file à Croissy-sur-Seine, en Yvelines (78) face au Château Chanorier et son nouveau restaurant qui mérite le détour, pour découvreir une étonnante chapelle gothique du XIIIe siècle qui se dresse discrètement au cœur du vieux village, à deux pas des bords de Seine. La chapelle Saint-Léonard-et-Saint-Martin, inscrite à l'Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques depuis 1942, a traversé neuf siècles entre pèlerinages royaux, fermeture au culte et sauvetage in extremis par un artiste. Un destin rocambolesque pour un édifice que l'on longe facilement sans s'y arrêter, entre Chatou et Le Vésinet.
Une église bâtie sur les traces d'un massacre normand
L'histoire commence bien avant les premières pierres. Le terrain sur lequel l'église est construite à la fin du XIIe siècle est celui-là même où les habitants du village furent massacrés par les Normands en 846. Une mémoire enfouie sous les dalles, que peu de visiteurs imaginent en poussant la porte.
D'abord dédiée à saint Martin de Tours, l'église change de destin en 1211 lorsque l'évêque de Paris confie la paroisse aux chanoines augustins de Saint-Léonard-de-Noblat, en Limousin. Ces derniers apportent dans leurs bagages des reliques du saint, patron des prisonniers, des femmes stériles et des femmes enceintes. L'édifice hérite alors de son double patronage, toujours inscrit dans son nom aujourd'hui.
La réputation du sanctuaire se répand rapidement dans toute la région. Dès le XIIIe siècle, de grandes foules convergent vers Croissy pour toucher ce que l'on croit être la chaîne de saint Léonard, censée exaucer les vœux des captifs, des femmes enceintes et des nourrissons malades.
Les murs intérieurs se couvrent de tableaux votifs, témoignages de grâces obtenues. Un testament rédigé dans le premier quart du XVe siècle par la veuve de l'ancien président du Parlement de Paris confirme la renommée du lieu : elle y souhaite que quatre pèlerinages soient effectués auprès de ces fameuses reliques.
La tradition locale rapporte même que Blanche de Castille serait venue y prier pour la libération de son fils, le futur Saint Louis, alors captif des barbaresques. L'association La Mémoire de Croissy qualifie elle-même cette légende de "flatteuse tradition locale" impossible à attester formellement. Ce qui ne l'empêche pas d'alimenter joliment le mystère de l'endroit.
Ce qui est en revanche bien documenté, c'est la visite d'Anne d'Autriche. La reine de France, dont la première femme de chambre était Louise Angélique Dansse, épouse de François Patrocle, seigneur de Croissy, porte une dévotion toute particulière à saint Léonard, précisément invoqué pour la "bonne délivrance" des femmes en attente d'un enfant.
La France espère un héritier depuis des années et la pression sur la reine est immense. Anne vient prier à Croissy. Louis XIV naît en 1638 à Saint-Germain-en-Laye, à quelques kilomètres à peine. Coïncidence ou miracle, la reine ne l'oublie pas. En signe de reconnaissance, elle finance d'importantes restaurations de l'édifice aux côtés de François Patrocle et offre à la paroisse un magnifique lutrin sculpté.
Ce lutrin connaît lui-même un destin agité : récupéré en 1896 par le peintre qui rachète l'église, il finit par être restitué à la paroisse grâce à la famille Robida, et est aujourd'hui précieusement conservé à l'église Saint-Léonard de Croissy.
En 1882, l'église, devenue trop petite pour une commune en plein essor, est fermée au culte. L'architecte diocésain avait pourtant prévenu dès 1875 : il déconseillait à la commune tout investissement dans un édifice "qui n'offre aucun intérêt artistique et qui tôt ou tard devra être remplacé". Une nouvelle église paroissiale plus grande est construite et l'ancienne chapelle, vidée de son mobilier, est laissée à son sort.
C'est là qu'intervient le peintre Théophile Poilpot, qui la rachète en 1896 et la sauve ainsi d'une destruction quasi certaine. Il en fait son atelier et un petit musée, y installe quatorze closoirs peints du XVe siècle sur la rampe de la galerie, et récupère au passage le fameux lutrin offert par Anne d'Autriche.
Une petite anecdote pour finir : l'architecte de la nouvelle église paroissiale avait, lui, glissé ses propres traits dans l'un des vitraux, prêtant son visage à saint François d'Assise, tenant dans les mains une reproduction de l'édifice qu'il venait de construire.
La Ville de Croissy rachète l'édifice en 1976 et décide de lui redonner son visage gothique d'origine. Entre 1978 et 1982, les aménagements du XVIIe siècle sont démontés, la sacristie rasée, et deux nouvelles baies ogivales sont percées de chaque côté du chœur, habillées de vitraux d'inspiration médiévale réalisés en 1984 par Emmanuel Chauche.
Sur les murs court toujours la mystérieuse litre funéraire, cette bande noire ornée des armoiries des Patrocles. Dans le sol, des dalles funéraires des XVIIe et XVIIIe siècles, dont celles de la famille Patrocle, ont été retrouvées lors de fouilles archéologiques menées en 1886 par la Commission des Antiquités de Seine-et-Oise. Parmi les ossements exhumés figureraient ceux du seigneur de Croissy lui-même.
Depuis les années 1980, rebaptisée chapelle Saint-Léonard, l'ancienne église ouvre ses portes lors d'expositions temporaires, de concerts et de spectacles, ainsi que pendant les Journées Européennes du Patrimoine. La chapelle se trouve Grande Rue, à Croissy-sur-Seine, accessible depuis Paris via le RER A direction Saint-Germain-en-Laye, station Le Vésinet-Le Pecq. Pour suivre la programmation, rendez-vous sur le site de la Ville de Croissy-sur-Seine. Une belle échappée patrimoniale à glisser dans une balade au bord de la Seine, dans un coin des Yvelines qui ne manque décidément pas d'histoires à raconter.
Lieu
La chapelle Saint-Léonard et Saint-Martin de Croissy-sur-Seine
12 Grande Rue
78290 Croissy sur Seine
Tarifs
Gratuit
Âge recommandé
Tout public
Site officiel
www.paroissecroissy.fr















































